Monstrueusement votre

Je suis Edward aux mains d’argent.

Je m’emmêle les lames à mettre mon manteau. J’ai du demander à ma voisine de m’aider à ouvrir la porte de l’immeuble et je n’ai bien sur pas réussi à sortir mon ticket de tram pour valider mon voyage. Même avec des ciseaux fixés à mes poignets et tous ces désagréments j’arrive à oublier ma nouvelle apparence très rapidement. Je me fais presque peur pendant une seconde en croisant mon reflet et puis je me reprends.  J’ai passé l’après midi à fixer des objets tranchants sur des gants de moto, à coudre des aiguilles, des tires bouchons et des lames de rasoirs. Malgré le temps consacré, et les blessures récoltées,  j’ai intégré ce costume aussi vite qu’une nouvelle coiffure. Seul les regards des autres gens me rappellent mon étrange accoutrement.

Il fait nuit avant l’heure en ce mercredi soir et je croise derrière la vitre du tramway la mariée des pompes funèbres en train de fumer une clope avec un chevalier au cou tranché. La ville semble s’amuser de ces irrégularités. Comme une faille dans le défilement habituel des jours, ces monstres apparaissent ponctuellement, se retrouvent puis disparaissent et se fondent de nouveau dans la masse.

J’arrive à la soirée, avec une bouteille de vin, en me cachant dans les couloirs de l’immeuble pour éviter d’effrayer les enfants. Avec leurs draps sur la tête ils ont l’horreur légère, plus on grandit plus on se perfectionne dans les masques, le désir de se travestir reste le même cependant. Mon hôtesse aux yeux  blancs fendus de rouge me fait la bise, elle me demande comment vont mes parents et on se dit qu’il faudra écrire une carte d’anniversaire à notre grand-mère commune, lorsque j’avais 10 ans c’est déjà cette même cousine qui m’avait emmené jeter des œufs pourris dans le jardin des voisins. Les temps ont peu changé, et d’un geste gracieux elle me dirige vers la meute festive.

Je rentre dans la vallée des freaks.

 Il  ya du faux sang, des perruques en batailles et des masques de loup garous. Un garçon avec un collier de chien et un pantalon de cuir sert du vin à un consanguin sorti du film Délivrance. Les costumes servent à créer le contact, à s’émerveiller, quelques petit joueurs simplement accoutrés de fausses dents se sentent merdeux et mangent des gâteaux apéritifs sans la ramener. Quelques minutes après moi la mariée osseuse et le chevalier décapité rentre dans l’appartement. Le teint cadavérique va bien à certaines.

Entre deux verres je me demande ce qui nous pousse hors de nos traditions pour nous enlaidir comme ça, pourquoi certains se déguisent en zombies avec un rat en plastique dans la bouche et certaines se servent de cette occasion pour présenter des versions bien trop sexy de Dracula ? Pourquoi cette jouissance à faire peur ? Pourquoi ai-je moi-même passé trois heures à me transformer alors que je ne suis en aucun cas le genre à participer. Je ne danse pas, je ne vais pas aux soirées poker ou aux dimanches jeux de sociétés, je n’aime pas les sorties en groupe et les soirées costumés. Je refuse en général les événements censés nous réconcilier avec notre part enfantine. Ce soir j’ai joué le jeu, comme on dit, pour l’unique raison de pouvoir rentrer dans la peau d’Edward. Ce héros de film, cet être détesté est l’unique personnage qui a pu me décider à la transformation. Cela me donne envie d’aller parler à elephant man, et d’éviter le mec en bob l’éponge qui n’a pas bien compris le concept de la soirée. La fête d’halloween est l’une des rares d’occasion ou chacun se montre sous son vrai jour. Mieux, sous le prétexte de faire peur ce sont les fantasmes de chacun qui s’expriment, tous les maquillages et vêtements extraordinaire sont autorisés. Les limites du style et du bon gout sont repoussés, nous sublimons nos peurs en se déguisant en harpie et nous faisons preuve d’un humour transgressif en endossant le rôle de prêtre pédophile. Les costumes disent tellement sur chacun qu’ils agissent comme des cartes de visite, ils disent notre créativité, notre dextérité, nos goûts, nos fascinations de gamins et nos cauchemars.

La mariée funèbre se rapproche, nous portons tous deux la marque du même créateur, nous sommes les créatures du même cerveau et cela la rend sympathique. Puisqu’il faut s’occuper et que ces soirées sont là pour ça je prends mon courage à deux mains pour aller lui parler, malheureusement, j’avais oublié mon nouveau moi et au contact des lames, mon courage explose et s’effondre à mes pieds. La mariée me regarde interrogatrice, puis se détourne. Échec.

 Un déguisement ne change rien à une maladresse congénitale, j’y ai cru et j’ai été stupide, je prend mon manteau en me trouvant lamentable, pas du tout aussi génial que Edward, je me fustige, je m’enfuis et à la porte, je me fige. Le chevalier qui accompagnait ma sinistre mariée est devant moi, manifestement en train de se barrer. En regardant de plus près le sang qui coule sur son cou et s’étale sur une gorge charmante je réalise que le chevalier est une chevalière.

« Joli costume » elle me dit. La surprise saisissante, ne me laisse aucun échappatoire et je me suis décidé à rester un peu histoire de découvrir la ville en faisant crisser mes mains d’argent sur  l’épée qui pend à sa taille au rythme de nos pas. Il n’est plus minuit depuis quelques heures, la soirée est officiellement finie, sans regret.

Il est temps d’ôter les masques et faire tomber les armures.

                                                                                                                             S-C

Publicités

3 réflexions au sujet de « Monstrueusement votre »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s