Rencontre avec Mathias Poisson, artiste pluridisciplinaire

©Lola Bernardi

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Performeur, dessinateur et plasticien, Mathias Poisson est un artiste pluridisciplinaire qui travaille sur l’espace, et plus particulièrement la promenade urbaine qu’il transforme en espace de recherche et de redécouverte. A la Maison Salvan à Labège, en collaboration avec l’Institut des Jeunes Aveugles et le Dickinson College et en partenariat avec la Fondation Ecureuil de Toulouse, Mathias Poisson, fasciné par l’idée de prendre du temps de voir où on est, où on vit et comment c’est fait autour de nous, nous propose d’explorer une portion du canal du Midi et nous offre une nouvelle lecture sensible du territoire. L’échange, le partage, les rencontres, l’errance et l’expérience sont des notions clés de son travail.

– Vous êtes actuellement en résidence.  Connaissiez-vous Le Canal du Midi ?

M.P : Non, et je ne connaissais pas du tout Labège.

– Comment avez-vous vécu cette expérience de découverte?

M.P : La première porte d’entrée on va dire, les premiers endroits qui m’on intéressé c’est les bords du Canal du Midi parce qu’il rejoint le centre de ville de Toulouse et il passe à côté de la Maison Salvan et du coup comme j’étais en résidence par deux structures, une en centre ville (La Fondation Ecureuil) et puis ici (la Maison Salvan) je me suis dis que c’était une bonne piste de départ, voir ce que c’était ce canal.

– Comment avez-vous imaginé la conception et le montage de votre exposition ? S’était-elle faite petit à petit ?

M.P : Oui, en fait, moi j’ai une manière de travailler qui est un peu particulière, c’est-à-dire que je ne sais pas où je vais. J’avance au fur et à mesure que le projet commence. Je me laisse beaucoup influencé par les rencontres, les contacts, et c’est ça qui donne la forme. Je n’arrive pas en début de résidence avec un projet et je construis sans plan.

– Pourquoi la notion de contexte a-t-elle beaucoup d’importance pour vous dans votre travail? Est-ce l’histoire même du Canal qui vous a inspiré/ attiré?

M.P : Non ça aurait pu être une voix ferré, une autoroute, une personne, une matière, ça aurait pu être une thématique aussi. Quand je vois dans un projet, quand je découvre un espace, un terrain j’essaie de voir ce qui a du sens, ce qui est partagé par les gens.

– Qu’est ce qui donne du sens selon vous ?

M.P : Qu’est ce qui est partagé, je dirais que c’est ça. Qu’est ce qui est commun, ou qu’est ce qui relie des gens dans un lieu. Et le Canal du Midi il a vraiment cette fonction là, il vient attirer comme ça pleins de gens différents, des gens qui se déplacent de manière fonctionnelle pour aller au boulot, des gens qui se défoulent, des touristes sur leurs bateaux, des sportifs, des gens qui habitent, et comme ça, avec un simple aménagement d’un simple objet dans la vie on a du coup pleins d’utilisateurs différents.

– Vous aimez travaillez à plusieurs. Pourquoi ? Qu’apporte le fait de travailler à plusieurs ? Cela n’apporte pas de contraintes possibles sur ce que vous voulez faire?

M.P : Ben si, il y a pleins de contraintes mais quand on est seul aussi on n’est pas toujours d’accord avec soi-même. Dans ce projet il y a des paramètres supplémentaires vu que tout le monde porte sa propre histoire, ses propres interrogations et du coup quand on travaille en collectif ça vient s’accumuler dans le projet.  Moi ça m’intéresse énormément de rencontrer les gens, je crois que c’est pour cela que je fais tous ça. J’ai longtemps travaillé seul, et là de puis quelques années je cherche toujours des collaborations car ça dynamise, ça m’emmène dans des endroits que je ne connais pas, ça permet aussi d’investir des champs que je ne connaissais pas. Là, par exemple Thierry Lafollie a travaillé sur le son.

– Comment êtes – vous arriver à ce mode d’exposition dans l’espace ?

M.P : ça rejoint la question du contexte de tout à l’heure. J’ai tendance à partir de l’hypothèse que dans nos modes de vie, on a de moins en moins besoin du contexte. On est de plus en plus dans un système où on peut choisir ce que l’on a et on peut aller d’un endroit à l’autre sans percevoir, sans être touché par les autres contextes. La voiture par exemple produit réellement ça. Elle nous permet d’aller d’un endroit choisi à un autre endroit choisi sans parler à des gens sur le chemin ou voir en détails les espaces. Pour moi, le rapport à l’histoire et du contexte c’est vraiment prendre le temps de voir où on est, où on vit, comment c’est fait autour de nous. Une autre notion également est très importante, c’est celle de l’expérience. C’est-à-dire que l’espace ne s’appréhende pas, pour moi, visuellement ou sonore ment ou tactilement mais ça a une conjonction des idées.

– ça se vit ?

M.P : Oui voilà ça se vit, et c’est un temps aussi. Un espace c’est un temps. On ne découvre pas un espace à un moment donné, chaque espace varie à ses rythmes et du coup enquêter dans un espace c’est enquêter sur l’expérience.

– C’est-à-dire que si vous revenez dans deux ans, vous ne concevriez pas la même exposition qu’aujourd’hui ?

M.P : tout à fait

– Quels sont les atouts et quelles sont les contraintes du Canal du Midi?

M.P : Je ne fais pas de tableau de jugement. L’identité ou la forme de ce canal est étonnante.

– Que représente l’espace pour vous ?

M.P : … c’est un corps.

– Au départ, l’espace sur lequel vous allez travailler a-t-il  le statut d’œuvre d’art selon vous ?

M.P : Quand je me promène sur le Canal du Midi, je ne me pose pas trop la question si c’est une œuvre d’art. Après j’ai peut – être une définition de l’œuvre d’art qui est habituelle, qui est dans mon époque.

– C’est-à-dire ?

M.P : Pour moi, l’œuvre elle rentre en dialogue avec la personne qui l’observe et… je suis bloqué (rires)  Si je ne considère pas le Canal du Midi comme une œuvre c’est parce que tout de suite l’œuvre ça me fait pensé aux ouvrages d’art en fait et le mot art est lié à la technique, donc je peux dire que le Canal du Midi est magnifique, que c’est un très bel ouvrage mais je ne le considère pas comme une œuvre d’art, aussi parce que je pense que les gens qui l’ont fait ne l’ont pas considéré comme une œuvre d’art mais comme un outils pour transporter des marchandises. Je dirais qu’il y a la question de l’œuvre qui ne sert pas a autre chose qu’a faire réfléchir sur le monde ou à faire vivre le monde, à faire expérimenter le monde, l’art c’est une bifurcation pour moi, si c’est un outils quotidien ce n’est pas de l’art.

– Et après votre travail sur le Canal du Midi, pensez-vous que c’est une œuvre d’art ?

M.P : Pour moi, c’est plutôt la pratique, c’est-à-dire la manière d’arpenter, de fouiller, de visiter qui peut être considéré comme une œuvre même si au final je suis très intéressé par chercher la zone entre l’art et l’artisanat. Les bâtons de marche que j’ai construit pour moi c’est du design.

– Considérez- vous donc comme un artiste ?

M.P : Personnellement, j’ai l’impression de mettre en place des moments à partager qui permettent d’observer le réel je dirais. Mais, dans notre société ça s’appelle être artiste. Après je ne sais pas…

– Vous inventez une méthode de travail à chaque projet. Pourquoi ?

M.P : je crois que c’est parce que je ne sais pas faire autrement, il y a le côté exploration, aventure qui me plait. J’ai toujours envie de prendre des chemins que je n’ai jamais pris.

– Quelles sont vos influences artistiques ?

M.P : J’en ai beaucoup. Aujourd’hui, il y a pas mal d’artiste marcheur/promeneur, j’habite Marseille et dans cette ville on est un bon groupe, on s’influence beaucoup les uns des autres. J’ai travaillé avec le collectif SAFI qui travaille sur le goût, la nourriture, sur la fabrication d’encre et de couleurs, tout ça en le mêlant avec des projets de promenade. Ce sont les gens que je côtoie, les gens vivants (rires). Je travaille aussi en collectif avec des artistes comme Virginie Thomas par exemple, des chorégraphes avec qui ont montent des projets où les échangent sont très forts. Pour les artistes dont je ne connais que le travail je pense à quelqu’un comme Francis Alÿs par exemple qui est un conteur de fable.

– comment concevez-vous une exposition ?

M.P : Ici, à Labège, c’était d’abord rencontrer un groupe de jeunes américains. J’ai supervisé deux ateliers avec eux, et ensuite rencontrer un groupe de jeunes malvoyants. Il s’agissait de mettre en place des exercices, des propositions, des idées, d’échanger avec ces jeunes et ensuite je les ai laissé se rencontrer tout en gardant dans un coin de ma tête l’idée qu’il va falloir que ça prenne une ou des formes. Thierry Lafollie est là aussi avec son micro, une matière sonore qui est là, sur lequel on échange. Puis, à un moment donné, je me suis posé la question de comment guider des spectateurs dans une représentation dans un espace intérieurs dans toutes nos explorations du Canal du Midi, puis l’idée d’une rampe d’un objet en bois est arrivé. Ça se fait en parallèle je dirais, sans plan, beaucoup en discutant, en cherchant, ça donne une grande souplesse pour trouver des formes assez étonnantes. Ça demande beaucoup d’énergie, d’attention aussi.

– combien de temps de travail cela représente-t-il ?

M.P : j’ai passé une semaine en Septembre avec les jeunes américains, j’avais déjà fait des repérages avant, et trois semaines en Octobre et deux semaines en Novembre.

– Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec de jeunes aveugles ? Est-ce vous qui avez choisi ?

M.P : C’est venu quand j’ai décidé de travailler sur le Canal du Midi, j’avais envie de rencontrer des gens qui soit proches de ce lieu, et on a réfléchis avec Julie Rouge qui est commissaire à la Fondation Écureuil et on a commencé à voir ce qu’il y a comme lieu ressource, des lieux avec lesquels on pourrait faire des liens, des ateliers, et on a repérer l’Institut des Jeunes Aveugles et le Dickinson College. Ça m’a tout de suite intéressé, j’avais déjà travaillé avec des aveugles.

©Lola Bernardi

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– Qu’attendez-vous de cette collaboration ?

M.P : le but de ces rencontres est un peu hasardeux. J’ai l’impression que c’est déclencher des situations où on est vraiment là dans ce qu’on fait. Fouiller, chercher ensemble et se faire influencer les uns des autres comme par exemple ce que les jeunes américains ont écris ça m’a permit d’écrire des textes mais ce n’était pas prévu. Après je n’arrive pas à l’atelier en disant qu’il faut qu’un texte soit écrit et donc on va faire un truc comme ça.

– cette collaboration avec l’Institut des jeunes aveugles est plus ou moins paradoxale avec les arts plastiques. D’autant plus que vous travaillez sur la perception visuelle. Votre intention elle est de faire voir/montrer autrement/différemment ?

M.P : A la Maison Salvan on est dans un espace artificiel, donc c’est un rapport bien spécial au visiteur, qu’on soit voyants ou non voyants. Tout ce qui a été présenté a était choisi, tout a du sens, a une raison d’être là et mon intention c’est de faire exister une sorte de récit d’errance et de montrer que si on décide de se perdre avec plaisir faut qu’on trouve des passages possibles. Le langage que j’utilise est tactile, spatiale et sonore. Je pense aussi que pour les malvoyants, ça peut les intéresser d’avoir un sujet qui ne les met pas en posture, comment dire, je me suis beaucoup poser cette question cette nuit en dessinant, un objet qui puisse toucher mais sans se dire « ah qu’est ce que je dois dire » mais qui laisse faire venir les images et les pensées sans avoir l’idée qu’il y a un effort à faire pour se représenter quelque chose. Pour les jeunes avec qui j’ai travaillé, c’est très fatiguant pour eux de reconnaître des formes et des images alors qu’ils ont un truc complètement bizarre sous les doigts et avec un voyant à côté qui lui dit « beh alors qu’est ce que tu vois ? » en insistant, et puis en fait, c’est dur, ils ont toujours l’impression qu’ils vont se tromper, qu’ils ne vont pas trouver, ça les met dans un rapport scolaire dans leur propre sensibilité.

–  Vous travaillez sur l’espace extérieur mais vous exposez à l’intérieur à la Maison Salvan et à la Fondation Écureuil qui sont donc des espaces artificiels. Pourquoi cette démarche de ne pas avoir mis cette rampe à l’extérieur par exemple ?

M.P : Je fais beaucoup de projets à l’extérieur et pour une fois j’ai réalisé un projet à l’intérieur (rires).  C’est la question de la représentation. Tout d’un coup on est hors de ce dont on parle, on doit donc faire des choix, on doit cacher ou mettre de coté et ça c’est un travail qui nous intéresse beaucoup.

– Cette rampe n’aurait-elle pas eu plus d’effets dehors ?

M.P : Un autre effet oui, c’est très différent. J’étais bien curieux de voir ce que ça allait donner à l’intérieur.

– vous évoquez la notion d’errance mais avec cette rampe ressort la notion de parcours d’un point A à un point B. Le Canal du Midi est aussi très balisé. N’est –ce donc pas paradoxal ? Est-ce toujours présent dans vos travaux ?

M.P : Quand je conçois des parcours je garde toujours un espace pour la dérive pour le spectateur. Par exemple, je ne lui raconte jamais d’histoire mais je lui pose plutôt des questions. Ou sinon je raconte la moitié de l’histoire et c’est au spectateur d’écrire la suite. Moi en tant que promeneur, quand je visite des lieux très balisé c’est à moi de faire mon petit chemin, de m’éloigner si besoin et d’être à l’écoute de ça.

– Vous exposez des objets, des cartes dessinées, des propositions sonores, des photographies. Ont-ils chacun des rôles particuliers dans votre exposition ?

M.P : ça vient plus du fait que je n’ai pas envie de choisir et que j’ai envie de tout faire, du coup je vais dans une direction, parfois j’ai un appareil photo sur moi, des fois non, des fois je suis avec un copain qui enregistre des fois non, et que chacune de ces disciplines, tu as oublié la danse d’ailleurs, vont permettre de percevoir différemment.

– Quels sont vos prochains projets ?

M.P : Dans trois jours je vais à Istanbul pour mener des Workshop, des ateliers avec des jeunes qui étudient en école d’art, d’architecture et de performance. C’est un Workshop pluridisciplinaire.

©Lola Bernardi

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A-L.

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