SFI, le purgatoire des nouveaux arrivants.


Lorsque tu changes de pays, tout le monde : tes amis, les amis de tes amis, la coiffeuse de ta mère, à une opinion sur la meilleure façon de « t’intégrer ». Certains plaident pour l’intégration complète, et me conseillent de fuir les autres français comme la peste. D’autres craignent de te perdre « ne deviens pas trop comme eux quand même… » La totalité de ces bonnes âmes s’accordent toutefois sur un point, « il faut apprendre la langue ! »jean-baptiste_greuze_ennui_d5391372h

Si tu as la chance de déménager dans un pays qui offre des cours gratuits, tu te dis « Bingo, je vais m’inscrire la bas, être en totale immersion et rencontrer d’autres braves étrangers ! Nous parlerons ensemble cette merveilleuse nouvelle langue qui sera la nôtre, et dans trois mois je lirais tous les polars à base de fille, de bidon d’essences et de putain d’allumettes en version originale ! »

Je me suis donc inscrit au cours de SFI, svenska för invändare, swedish for immigrants. Pour vous donner un peu une idée de l’ambiance, cela ressemble au cours de code pour le permis de conduire, mais dans une langue étrangère et 21 nationalités pour 18 élèves. Dans le couloir, il y a un poster avec des gens tout sourire sur des couleurs trop vives et comme slogan : «  Chacun a une place sur le marché du travail » (Pitié.)

Après quelques cours tu comprends les réluctances des étrangers « éduqués » à aller la bas. Si tu es déjà architecte, je comprends très bien mon petit chat que tu préfères des cours où l’on va plus vite, où les gens sont plus jeunes, et les professeurs sans doute un peu plus en forme.  Qui a envie, je vous le demande bien franchement de venir 6 heures par semaines se torturer sur des concepts grammaticaux oubliés depuis tes 10 ans ? Auriez-vous assez de courage pour écrire pour la millième fois ce que tu manges au petit déjeuner et écouter les réponses de tes petits camarades ? Auriez-vous la patience de supporter votre propre accent et ceux des autres, lorsque nous parlons tous ensemble on dirait un concert de scie sauteuse.shutterstock_71658616

J’étais donc amère, et je le suis toujours de temps en temps en entrant en classe. Et les professeurs ! Les professeurs, bons, patients, extrêmement suédois, tellement doux qu’ils en sont infantilisants. Passons cependant sur ces désagréments, car les cours de SFI ont aussi leurs moments de grâce.Ô SFi, royaume du premier degré et du choc culturel!

Bienvenue mes amis au seul endroit du monde où une somalienne, un croate, une française et un cubain sont assis autour d’une table et discutent très sérieusement du meilleur moyen d’élever des adolescents. Bienvenue dans une classe où une élève demande sans aucune raison au professeur si « il se sent stressé ?». Ou alors, quand le professeur donne comme exemple grammatical la question  « D’où vient Mohammed ? », quelqu’un y répond très sérieusement « Maroc! ». Premier degré je vous dis.

Chaque sujet ou erreur est vécu avec intensité, les débats sont au-dessus de tout ce que vous avez connu : imaginez Fatima, une somalienne de 49 ans, se levant pour demander en suédois à une autre élève : Si c’est la guerre, la famine et qu’il n’y a rien à manger, qui passe en premier, tes enfants ou toi ?

Il y a les sceptiques, les sérieux, les stressés, les relous, les rebelles et les timides comme dans toutes les classes du monde.

Il y a Vusik qui ne parle presque jamais, bien qu’il soit l’un des meilleurs et qui soudain recouvre d’une voix de basse le vacarme, « Men idag skinner solen ». Aujourd’hui le soleil brille. Tout le monde se tait et sa voix résonne. Tu as raison Vusik, aujourd’hui même à travers les vitres du purgatoire, le soleil brille.

S-C

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s